Le Profilage

Observer

Premier acte : nous observons les apprenants dans leur contexte classe. Nous les plaçons dans diverses situations afin de mesurer les réactions typiques qu’elles engendrent différemment suivant les individus. Les gestes particuliers des élèves sont pour nous les témoins de leurs profils psychopédagogiques. Le balancier régulier d’un pied, le tic nerveux à la commissure d’une lèvre, la gestion particulière d’un conflit, l’intérêt prégnant pour un certain sujet, le regard fuyant lors d’une interpellation, sont autant d’éléments identifiables qui sont les témoins d’un mode de fonctionnement particulier à chacun. L’observation minutieuse de ces récurrences psychomotrices, lors de nos recherches, permet un profilage pointu qui va influencer le choix des pédagogies différenciatrices en classe.

Ces indices, qu’ils soient subtils et discrets, camouflés derrière une main, ou ostentatoires, sont notés dans nos carnets avant d’être analysés et compilés dans le cadre d’un profilage.

Acte deux : nous compilons les informations. En équipe d’enseignants nous croisons nos observations afin d’en déduire les éléments (Attitudes, gestes, paroles, etc.) qui se répètent malgré les contextes différents. A l’École Autrement, ces éléments récurrents sont transcrits dans un document commun en ligne, consultable par tous. L’ensemble de ces profilages sert de base aux préférences de nos Moyens Didactiques utilisés (la manière d’enseigner) ainsi qu’aux sujets sociologiques abordés. En d’autres termes, nos observations induisent la mise en place particulière de nos leçons.

Tester

Historiquement, c’est Alfred Binet, en 1904, qui met au point le premier test psychométrique permettant de repérer les enfants susceptibles de rencontrer des difficultés scolaires. Cette échelle vise à diagnostiquer rapidement une éventuelle arriération en comparant les performances du jeune à celles de sa classe d’âge. Même si Binet prétend ne pas vouloir encourager l’exclusion scolaire, son test éliminatoire se base principalement sur deux formes d’intelligences : la logique et la linguistique.

Dans cette même dynamique, le test du QI, conçu en 1912 par William Stern, mesure l’âge mental des sujets par rapport à l’âge réel. Il calcule 4 indices :

  1. la compréhension verbale.
  2. le raisonnement perceptif.
  3. la vitesse de traitement.
  4. la mémoire de travail.

Multiplier

Ce n’est qu’en 1983, qu’un certain Howard Gardner, professeur en éducation à Harvard, met au point une théorie inclusive qui va bouleverser l’enseignement. Il démontre que tout être humain est doté, à la naissance, de 8 formes d’intelligence. Ce dernier précise que l’intelligence est une capacité à résoudre des problèmes dans un contexte culturel. Elle est indiscutablement plurielle : l’intelligence Verbo-Linguistique, Logico-Mathématique, Musico-Rythmique, Visuo-Spatiale, Kinesthésio-Corporelle, InterPersonnelle, IntrApersonnelle et Eco-Naturaliste.

Il ne s’agit plus de mesurer un problème mais plutôt d’observer des capacités. L’arriération mentale et le handicap ne sont plus les éléments mesurables d’une exclusion justifiée mais l’opportunité du développement de nouveaux talents. Car, tout humain que j’exclus des liens que je tisse est une source dont je me prive Albert Jacquart. Aller vers l’Autre, qui qu’il soit, est une chance de ne pas rester prisonnier de nos certitudes.

L’exclusion fait place à l’inclusion scolaire.

Les 8 formes d’intelligence découvertes par Gardner témoignent des opportunités créatrices de chacun. Elles reposent sur 8 critères qui les définissent Bruno Hourst :

  1. leurs capacités cognitives de base : la mémoire, le raisonnement, etc.
  2. leurs capacités d’amélioration par l’éducation : son évolution dans le temps par les expériences de la vie.
  3. leur vulnérabilité à certaines lésions cérébrales.
  4. leur manifestation exceptionnelle chez les prodiges.
  5. leur repère dans l’évolution de l’homme.
  6. leur étude possible en laboratoire.
  7. leur mesure par des tests psychométriques.
  8. leur représentation dans un système symbolique : langage, code, solfège, etc.

Au cours de son existence, chacun de nous a ainsi l’occasion de développer des capacités. Au fil de nos expériences, nous enrichissons ces 8 intelligences : la lecture d’un livre passionnant, la découverte d’un instrument de musique, l’envie de peindre un tableau ou la rencontre d’une personne captivante. Autant de moments dans notre vie qui feront croître ces multiples facultés en nous.

Cartographier

Grâce à une bonne observation de son public, lors d’animations spécifiques, l’animateur va découvrir les multiples intelligences développées par ses élèves. Il ne s’agit pas d’une image figée et définitive, mais plutôt de la vue d’ensemble des richesses intellectuelles des apprenants à un moment donné.

Aptitudes

Au travers des premiers échanges, durant les temps d’observation, les animés vont mettre en action leurs différentes aptitudes. L’animateur observe scrupuleusement les réactions de son public, repère les intelligences qui émergent et celles qu’il serait intéressant de développer. La cartographie de son groupe est basée à la fois sur ces observations mais également sur un test des IM qui peut pointer d’autres éléments intéressants.

Appliquer

Lors de travaux de groupe, par exemple, nous nous servons de ce profilage pour organiser les partenariats. Pour la rédaction d’affiches, nous favoriserons la diversité des intelligences dans les groupes : une intelligence visuo-spatiale pour les dessins et la mise en page; une verbo-linguistique pour les textes, une IntrApersonnelle pour la réflexion sur le fond du sujet abordé et une InterPersonnelle pour présenter le travail fini devant la classe.

Grâce à ces identifications, nous rédigeons un sociogramme du groupe, incluant les animateurs. Ceci est une manière de gérer judicieusement les conflits interpersonnels lors des échanges pédagogiques entre les participants.

Cet outil de profilage est une clef importante pour enseigner au jeune la gestion de l’erreur. C’est, en réalité, à partir de ce que nous sommes que nous pouvons affronter les obstacles de la vie. La capacité à gérer l’erreur en tenant compte de nos compétences, de nos intelligences, est la meilleure manière de toucher au bonheur.

Apprendre

Pour apprendre, l’élève va privilégier les formes d’intelligence qu’il a développées au cours de son existence. Celles avec lesquelles il se sent bien. Celles qu’il préfère. C’est ainsi qu’il va augmenter ses chances d’acquérir un savoir. Ainsi, une intelligence Logico-Mathématique peut-elle classer le cours dans un tableau à double entrée, la Visuo-Spatiale peut-elle redessiner le cours et la Kinesthésio-Corporelle peut-elle en jouer la scène.

En parallèle, il peut enrichir les formes d’intelligence qu’il a négligées au fil du temps. Il se met à lire pour développer son Verbo-Linguistique, à se poser des questions plus philosophiques pour son IntrApersonnel ou à réaliser un herbier pour son Eco-Naturaliste.

La richesse de la théorie des intelligences multiples tient justement dans le potentiel du développement de nos intelligences.

Perception holistique

Notons cependant que le profilage ne se résume pas à l’analyse des intelligences et des capacités d’un sujet. Je préconise une analyse plus holistique de l’apprenant, m’intéressant à ses dimensions familiales, sociales, culturelles, historiques, émotionnelles, physiques, mentales et intellectuelles. Toutes ces perspectives forment son identité qui m’apparait comme plus que la somme de toutes ces dimensions. De fait, deux frères ayant la même histoire et baignant dans les mêmes cultures n’ont cependant pas le même profil. Ils se différencient par un principe d’émergence. C’est ainsi que chaque apprenant s’identifie par ce qu’il a fait de ses expériences de vie, dans un environnement particulier.

Il m’apparait que ces éléments sont bien souvent enfouis dans l’inconscient, comme enfermés derrière une porte lourdement condamnée. Les blocages que cela entraine sont à l’origine de décrochages sévères qui se manifestent dans le milieu scolaire mais également familial et, plus largement, social.

Accompagner

J’insiste donc pour étudier, non pas seulement les causes d’un comportement déviant, mais ce que le sujet a fait de ces causes. C’est à cet endroit là que l’on peut intervenir, dans l’accompagnement de l’histoire fondamentale de la personne en difficulté, non en psychologue qualifié ayant une vue définitive et personnelle sur le sujet (ce n’est nullement mon rôle), mais en croisant le regard du sujet avec le mien, celui du chercheur. Seule la personne en difficulté peut progresser dans la recherche de son propre équilibre avec la société (pour ce qui nous préoccupe, l’élève avec son groupe classe) accompagnée, s’il le faut, par le coaching d’une personne tierce avisée en sociologie.

Car c’est dans les moments compliqués de nos élèves en difficulté qu’il y a un véritable sens à activer de nouvelles perceptions de ce qui leur arrive.

Prolonger

Le profilage est une méthode qui tend à analyser le comportement d’un individus en fonction de données et d’observations spécifiques. L’enseignant, parfois inconsciemment, réalise cette analyse au fil de ses leçons. Le précédant chapitre précise l’importance d’un examen conscient, structuré et pertinent, ayant une visée pédagogique et sociale avérée. L’élève et l’humain, en une même personne, rencontre l’enseignant et l’humain. Ces quatre collisions sont sources d’émergences et de progressions respectives qui naissent de nombreuses observations, de conflits cognitifs, d’acceptation de l’Autre comme il est et de mise en pratique de nos découvertes mutuelles.

Elles permettent d’accomplir nos rêves grâce à un apprentissage éclairé. Elles permettent la mise en perspective de ce que nous deviendrons.

Le profilage, c’est une écoute active qui se prolonge dans une aide consciente et pertinente de celui qui a plus difficile que les Autres.

J-Luc Carels